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Philo du Vivant «  

BUFFON et les "Savoirs du Vivants"

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Au 18ème siècle, on ne parle pas encore de "Biologie", mais de "Savoirs du vivants". Buffon (1707-1788) serait donc à ranger parmi à la fois les scientifiques et les philosophes. "Les Savoirs du Vivants" renvoient à la condition et à l'existence humaine, "existence" étant d'ailleurs un terme qui naquit au 18ème. (Cf André PICHOT - "La notion de vie" - Tel Gallimard, L. de poche)
Commentons l'analyse de l'œuvre Buffonienne, par Jacques ROGER, historien des sciences

Il se penche sur l'Histoire de la planète, des Hommes, du monde animal. La démarche de ROGER est critique face à l'épistémologie positiviste (ex: Bachelard), qui se sert du 18° pour parler d'un esprit pré-scientifique; Or l'intérêt de Buffon se situe par delà ses erreurs, il y a un intêret scientifique ainsi qu'une démarche philosophique novatrice.



Sa nouveauté majeure : L'Histoire générale de la Terre, ou comment rendre compte d'un ordre de la Nature et de l'espèce humaine à travers une histoire; comment introduire l'idée d'Histoire, la temporalité, dans un ordre naturel ? Il s'agit de penser de façon ordonnée le changement, car au jusqu'au 17° siècle Ordre et Histoire sont contradictoires.



Ce qui amène Buffon à faire un nouveau discours de la méthode d'investigation de l'Histoire naturelle, discours profondément anti-cartésien… Deux grandes ruptures avec le cartésianisme sont à noter :
  • Refus des idées innées
  • Refus du substantialisme (les choses en elles-mêmes ont une essence)


La méthode de Buffon est inspirée de Locke, mais n'est pas forcément empiriste pour autant : c'est avant tout l'idée que tout se base sur l'observation, étant donné que nos idées simples comme complexes sont fondées sur nos sensations (d'où, en germe, l'idée du génie intellectuel qui est celui qui construit activement la connaissance, dans une saisie de rapports éloignés, comme Newton énonçant le rapport poids/masse de la Terre, que personne n'avait noté jusque là). Cette méthode c'est aussi un refus de l'innéïté des facultés : l'esprit établit dynamiquement des opérations afin de retrouver un ordre.


Buffon met en avant les sciences de l'observation du vivant, celles de la relation des idées à des lois, et condamne donc les systèmes métaphysiques : Leibniz, Spinoza, Descartes. En un sens, Buffon retourne à un primat aristotélicien des sciences de la nature qui fondera une métaphysique.

Que veut dire un "ordre historique de la Nature" ?



Contre Descartes, Buffon affirme le principe mathématique comme inapplicable à la Nature du fait de l'infinie diversité de cette dernière; ce n'est qu'un instrument pour le physicien, qui ne rend pas compte du Devenir de la vie et de la Terre, de ses époques.


Il se distingue également du classement des êtres vivants selon Linné : il accuse l'arbitraire de la forme, puisque Linné rapprochait de l'Homme le singe et une espèce particulière de lézard par le seul fait de leur ressemblance anthropomorphique…
Ce serait une forme de fixisme sur les caractères morphologiques, ainsi qu'une façon de se mettre à la place de Dieu.


Pour Buffon il y a gradation continue dans la Nature, procédant par degrés insensibles et intermédiaires, thèse soutenue contre Linné : un foisonnement de la Nature qui atteste que les espèces ne sont pas absolument séparables, ni ne se réduisent à un dictionnaire de mots. Il faut donc distinguer les vérités physiques de celles mathématiques : ces dernières n'ont qu'une vérité formelle et non plus une portée ontologique.



Les vérités physiques se déduisent de comparaisons dans le divers de la nature, il faut assumer un point de vue non pas arbitraire mais par défaut : celui de placer l'Homme au milieu de la vie, et comme point de départ, car on ne peut faire abstraction de son existence particulière.



Est-ce une classification réaliste que Animaux/Végétaux/Minéraux ?



C'est en tout cas une division du point de vue des connaissances humaines. Il faut classer les animaux par rapport à un Homme, sans sombrer dans l'anthropomorphisme naïf, il faut suivre l'ordre naturel de la génération de nos idées, et donc commencer par étudier les espèces qui nous sont les plus proches et les plus familières, les plus utiles. Le discours buffonien est quasiment "fermier", compréhensible par la campagne française.


Ceci l'amène à décrire les animaux d'un aspect extérieur ainsi qu'intérieur : étude des mœurs reproductifs, le nombre de portée et d'individus par portée, l'éducation, le mode de mise à bas, l'alimentation, les moyens de survie et les manières de subsister… etc. C'est une étude du comportement animal, et plus seulement morphologique.



Buffon opère une physique du vivant, à l'encontre de la méthode newtonienne, car il note non plus des lois mais des probabilités et des faits fréquents, jamais des causes législatrices du monde vivant : d'où la théorie de la fécondité de la Terre, de la génération des animaux… etc.



Dans son premier essai, l'auteur s'attaque à la confusion d'une histoire de la Nature par le mythe du déluge, posé par la théologie chrétienne.


(Voir aussi :
  • BURNETT - "Théorie sacrée de la Terre" - 1861
  • W. WHISTON - "Nouvelle théorie de la Terre" - 1696)



Ce sont des rêveries catastrophiques, qu'il ne faut pas confondre avec l'Histoire de la Terre.



Une autre théologie du 18°, plus optimiste, encourage quand même Buffon : celle de la thèse du Dieu artiste, qui ordonne la Terre de manière parfaite.


Sur le sujet du déluge primordial, la découverte de la présence passée de la mer sur le continent actuel alimentait les théories théologistes, là où Buffon justement y voit un déroulement naturel de la Terre qu'il s'agit de décortiquer. Il faut donc rechercher à présent les régularités de structure, comme dans les chaînes de montagnes qui sont des réservoirs d'eau : un cycle naturel d'équilibre. Il y voit une révolution naturelle, ne procédant pas par catastrophes mais par cycles de formation/destruction. Tout se fait lentement par érosion et de façon cyclique.



La formation des planètes de Buffon refuse la théorie de Descartes, et formule plutôt des hypothèses. Elle s'oppose aussi à Newton. Il imagine qu'à l'origine il y a le soleil, puis une comète l'ayant heurté par un choc oblique imprima ainsi une rotation, et, lui en détachant de la matière brûlante, se formèrent ainsi les planètes. Sa théorie, il l'admet, reste à penser de manière hypothétique.



Génération & Reproduction des animaux



On connaît l'existence du spermatozoïde, mais sans comprendre la transmission de l'ordre spécifique à l'espèce. Buffon s'érige farouchement contre la théorie de la "pré-formation" de la vie, où le nouveau-né serait déjà spécifiquement préparé à représenter l'espèce morphologiquement au sein du parent géniteur.
Il défend plutôt la théorie de l'épigenèse : reproduction par un mélange des deux semences masculine et féminine; cependant le problème de la constitution d'un ordre de la nature reste ouvert.


L'idée d'un "moule intérieur" apparaît : chaque organe enverrait un représentant signalant sa forme dans un futur mélange… Théorie qui renvoie à une unité primordiale du monde vivant, attestée par la possibilité de se reproduire entre différents spécimens morphologiquement dissemblables.



Buffon décrète qu'il faut commencer par les êtres vivants les plus simples : unicellulaires. La plus simple cellule contient l'animal tout entier, ce qui amène l'auteur à concevoir que la vie est un assemblage de morceaux de vie plus petits, vu que dans l'exemple de ce vivant élémentaire nous voyons qu'il est homogène au tout (molécules organiques qui ont en germe la structure du tout).


Dans notre propre organisme, plus complexe, nous les assimilons par nutrition, ainsi qu'évacuation des matières brutes et inertes. On peut penser une assimilation des molécules vivantes par attraction de la part des organes qui intégrent les molécules organiques de façon dynamique. Une fois notre croissance achevée, le surplus de ces molécules organiques va dans les liqueurs séminales en portant un extrait de chacun des organes des deux individus.


Ainsi, les théories de la pré-formation ne peuvent pas progresser au regard de la vie et de son observation rationnelle, contrairement à la notion de "moule intérieur" : forme formatrice, immanente à la matière... C'est une hypothèse à privilégier faute de mieux puisque le sens de la constitution de la vie nous échappe quand même.


On peut ériger en tout cas une échelle de plus en plus complexe de l'organisation de la vie :
  • La vie organique (la plus simple)
  • Les machines naturelles (assemblage des molécules organiques)
  • Les végétaux et les animaux


Deux grands concepts buffoniens se dégagent donc :
  1. La notion de moule intérieur / L'idée de molécules organiques ;
  2. ainsi que trois niveaux de vie (organique - infusion, ou assemblage - organismes vivants à classer par degrés physiques d'organisation, animaux et végétaux).


Quelle place pour l'Homme dans cette vision ?



C'est le centre de l'univers. Cependant la différence scolastique entre l'Homme et l'animal ne convient pas à Buffon. Buffon, lui, opère une étude animale de l'Homme : ses mœurs, son comportement. Et pourtant, toute l'ambiguïté buffonienne se trouve peut-être ici, il y subsiste une certaine dualité Ame/Corps, qu'il explique par une conception des idées nous venant des sens, sens (particulièrement le toucher) dont les propriétés sont à part chez l'être humain : le toucher par exemple sert à rectifier les erreurs des autres sens, c'est le toucher de la chose qui m'en fait former l'idée. D'où la faculté de jugement, et c'est là la capacité intellectuelle qui nous différencie de l'animal.


Le toucher, en outre, nous permet, par la reconstruction intellectuelle que nous faisons des propriétés physiques de l'objet, une à une, de former le sens du Temps, donc un ordre des choses, et par là même, une industrie possible.



Il y a aussi le langage, qui n'a rien à voir avec les gestes et les cris des animaux; c'est une parole articulée, ou "instituée" comme dit Condillac, par laquelle l'Homme se libère des signaux, et donc de l'affect immédiat, par laquelle il conserve et mémorise les idées. Le langage est son instrument de perfectibilité.



Dans ce tour d'horizon de la place que donne Buffon à l'Homme dans l'univers, notons aussi qu'il condamne la castration, contraire à l'anthropologie philosophique (qui considère les deux dimensions animale/humaine, naturelle/culturelle… etc); Il défend la monogamie, considérant l'institution du harem, au même titre que Montesquieu, comme un despotisme sexuel.

Dans le dernier chapitre, l'auteur se demande ce qu'est l'espèce humaine.
  • Il affirme avant tout l'unité de l'espèce, malgré sa variété, qu'il explique par les changements de climat et une nécéssité d'adaptation.
  • Le concept de race y est très peu utilisé, il emploie plutôt "peuple, nation", avec une constante : noir/blanc, dont toutes les autres couleurs sont dérivées.
La supériorité d'un peuple vient de son gouvernement, et non pas de sa nature.


Il suppose que la plupart des déformations sont liées à des pratiques culturelles, les caractères physiques sont souvent culturels. Il éprouve une difficulté à parer de "race pure", puisque tous les peuples sont mélangés. La blancheur, en outre, dépend aussi du mode de vie et de l'habitat naturel : donc la variété s'explique à la fois par le climat, et par la culture. L'espèce humaine aujourd'hui est une équation entre un type humain + une hérédité des caractères acquis (idée proche du monogénisme moderne, où l'espèce se définit par une collection de peuples capables de se reproduire entre eux).


L'unité de l'espèce permet de juger les cultures, de procéder à une ethnologie comparée, qui ne pose pas de hiérarchie. (Ainsi l'auteur s'élèvera souvent contre l'esclavage des noirs).



L'espèce humaine vise l'empire de la nature, s'en rendre possesseur, induisant par là un antagonisme avec les autres espèces, une lutte, ainsi qu'une tyrannie de l'ordre de la nature, que Buffon condamne en dénonçant la maltraitance des animaux.
L'Homme est le plus féroce, le prédateur par excellence, il dénature les espèces en les réduisant à l'esclavage (dégénérescence des espèces par le biais du croisement forcé) : les inégalités sociales viendraient d'ailleurs du despotisme originel de l'Homme sur l'animal.


Il ne lui est pas interdit cependant de transformer les espèces, tant qu'il les améliore : on voit chez notre auteur le germe d'une écologie avant la lettre, un perfectionnement du rapport Homme/nature physique.



Enfin, chez Buffon l'animal n'a de sensation que mécanique, c'est un être de nature matérielle, mais possédant des sentiments : il fait le constat d'une "mémoire sensorielle", et d'une conscience de leur existence par faculté de réminiscence, par laquelle on peut d'ailleurs les dresser… Il voit le passé et présent, mais sans pouvoir les juger et comparer. Cela affirme un interdit éthique de l'Homme sur l'animal : la cruauté, la souffrance tyrannique (chez Buffon la condition animale touche de près une certaine éthique de l'existence humaine).


(Se pose la question du rêve chez l'animal… Buffon répond que c'est la conséquence d'une mémoire organique, car il n'y a pas d'imagination autre que corporelle chez l'animal, conséquentes d'impressions très vives et profondes de certaines expériences. Il y a un sens interne animal, mais point de pouvoir d'imagination qui serait soumis à sa volonté.)



L'Homme "Homo-duplex"



Un déséquilibre est permanent chez l'homme, dans sa coexistence intérieure animale/humaine. Il menace la pensée, la raison, et en ce sens la philosophie de Buffon a pu être qualifiée de "philosophie du malheur", car la vie contemplative et le désir de connaître ne mènent pas vraiment à l'ataraxie, à l'absence de trouble.
L'Homme peut donc devenir plus bête, plus fou que l'animal; L'auteur s'interroge perpétuellement sur l'individualité et la société. C'est la société qui fait l'Homme, en somme, dans sa transmission de valeurs et de traditions (rôle du langage).


Buffon se rend au constat que l'Humanité s'est rendue maître du monde, sans se rendre maître d'elle-même.



Le problème d'une véritable nomenclature des espèces



Une nomenclature prétend définir concrètement les genres et les espèces, en fonction de leur caractéristiques.


Le discours buffonien se situe dans une épistémologie qui cherche une voie moyenne entre un pur nominalisme, et un réalisme des essences, dualité régnante au 18°. Sa recherche philosophique témoigne d'une épistémologie liée à une philosophie de l'existence : c'est là tout le risque et toute la nouveauté de la pensée de Buffon. Il procède à une description lyrique, et à une observation scientifique de la diversité des formes vivantes, placée dans un projet éthique et anthropologique : c'est en quelques sortes une nouvelle métaphysique.


Il critique en cela le critère de Linné, trop hiérarchique et vertical. Chez Buffon, la chaîne des êtres est un réseau horizontal (un effacement de Dieu progressif ?). La nature est puissante, productrice, en ceci que tout ce qui peut être, est ! Ce qui paraît même erreur, ou disproportion, demeure garantie d'une survie dans le milieu, d'une utilité : la nature n'est plus divine.


En 1753, Buffon parle d'un dessein primitif et général : une unité de plans de composition pour tous les animaux, que la Nature produit aveuglément. C'est d'alleurs pourquoi il essaie de partir du squelette de l'Homme pour comprendre le schéma intérieur des quadrupèdes.
Il inaugure ainsi deux nouveaux champs de recherche :
  • L'idée d'une anatomie comparée
  • Une morphologie comparée (développée en Allemagne par Goethe).
Buffon refuse ainsi toute téléologie naïve, tout finalisme, ou correspondance entre une forme et une fonction physiologique.


Il va chercher quelles fonctions communes et essentielles à chaque vivant sont constantes dans le temps, se révèlent par conservation (ou non); c'est une question à examiner à l'intérieur de chaque espèce, car il y aura toujours un type spécifique à l'espèce. Il recherche alors la "patrie d'origine" de chaque espèce, le type primitif, tout en fondant une sorte d'éthique du rapport Homme/animal.

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