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La pensée de la Prudence

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Les politiques, Ethique à Nicomaque, Ethique à Eudème, La république
Cette lecture s’articule autour d’un principe de citoyenneté Aristotélicien, autant au niveau de l’élément populaire que du dirigeant, législateur, ou même tyran
...(nous verrons le sens qu’il y donne ; Aristote est un penseur de son époque). Quelle citoyenneté pour une cité visant un Bien ? Quelle rôle à donner à chacun, le citoyen, le gouvernant, afin d’orienter le vivre-ensemble vers ce souverain Bien ?


Enfin, nous connaissons l’auteur comme une élite de l’observation empirique (cf “la Physique” par exemple), et nous verrons comment il adapte de manière très préventive les régimes aux mœurs : la prudence pour chacun, la prudence du gouvernant, la prévention pour la cité.

La prudence comme vertu intellectuelle et exercice pratique de délibération.

L’originalité d’Aristote tient au fait qu’il institue un jugement comme un tout théorique et pratique, indissoluble.

La Prudence est à prendre au sens de délibération, elle-même fondamentalement pratique car c’est un caractère du désir, naturel et éduqué… donc rattaché à la fois à la partie logistikon et epistemonikon : mathématique et vertueux. La prudence n’est pas seulement une délibération sur les moyens, le “désir” doit l’accompagner : c’est à dire que l’Homme choisit et délibère sur l’accomplissement des fins non seulement par réflexion, mais aussi par désir du Bien; bonheur que chacun est en place de viser. Cette prudence est une préférence (donc pas un Absolu), rattaché au désir, à la motivation, à un choix soit naturel soit acquis par habitude. La prudence est alors ce motif moral qui fait ce que nous sommes, par lequel Aristote introduit le principe de perfectibilité, une disposition qui nous construit (à l’inverse de l’idéal de contemplation chez Platon; en effet le contemplatif n’accéderait pas à sa propre responsabilité et ne serait jamais un homme vertueux, prudent). La prudence est une vertu intellectuelle ET pratique, car il s'agit de voir le Bien, et délibérer sur les moyens en place. Platon, indirectement, est ainsi visé, inapte à connaître le domaine du particulier et du contingent; Aristote met le doigt sur un logos qui ne désigne plus la science de la pure contemplation, mais le calcul, la délibération, le désir ou le non-désir.

Cependant l’Homme prudent n’est pas pour autant un irrésolu ! Il est celui qui prend la meilleure décision possible dans ce monde contingent pétri de hasard. Cet Homme est un rapport d'intimité moralité/intelligence à lui tout seul : il éprouve l’expérience de l’Histoire avec réflexion; ce n’est pas un héros, mais un Etre conscient de ce qui arrive le plus souvent, il optimise son observation du monde en le jugeant.

Aristote fait du savoir une morale : la prudence nous rappelle la démesure du désir de connaître, il s’agit de reconnaître que nous ne pouvons pas tout connaître; ainsi nous n’avons pas à raisonner dans le monde pratique comme nous raisonnons dans le monde scientifique, ce serait fondamentalement inhumain.

Il faut donc articuler une théorie à la pratique : il ne suffit pas de connaître les fins pour bien gouverner (défense anticipée de la démocratie ?), le savoir est moral quand il reconnaît ses limites (donc le philosophe ne peut jamais se présenter comme un roi dans la cité). La “phronesis” (prudence aristotélicienne) est un exercice normal issu d’une fonction vitale relative à chaque individu, au caractère, à la santé de l’espèce humaine. C’est le vieux thème de la modération, la mesure, la vieille sagesse pratique. Le juste milieu est tout sauf la médiocrité banale, il varie selon chacun et est relatif aux circonstances : il vise le Bien en faisant des choix sur la dimension morale elle-même et sur les moyens. La phronesis c’est la conscience des pouvoirs et limites de l’Humain (ce qui est convenable à ce dernier).

La philosophie et la mesure, justement, sont compatibles en ce sens où le génie compose de la mesure dans la démesure; rien à voir avec la transcendance de Platon (une chose qui existe en soi et hors de moi), chez Aristote la prudence est immanente ici et maintenant. La tâche de l’Humain est d’accomplir le Bien, le reste est laissé aux Dieux (ce qui implique aussi que les Dieux n’ont pas de droit sur l’action humaine) : “l’Homme doit pouvoir tout le possible, et seulement le possible”.

Conséquences politiques de la pensée de la prudence

La prudence est la politique même de la vie individuelle, et la “polis” (civilisation, état, communauté) devient l’objet d’une réflexion libre au même titre que l’individu : Aristote distingue nettement le social et la libre pensée qui s’exerce dessus, c’est à dire que la prudence est une vertu individuelle à laquelle il s’agit de tendre, mais le social devient aussi un objet particulier de la pensée. La prudence recouvre la pensée de ce qui doit être et de ce qui pourrait être. La cité devient un concept de philosophie politique, où l‘objet du bonheur concerne aussi le politique : à noter cependant la distinction fondamentale économie et politique... en effet ces termes diffèrent avec le sens de ceux de notre époque, l’économie est du domaine du domestique, la gestion du patrimoine privé... etc.

Le thème de l’esclavage

L ’ “andreia” est le courage, la virilité à l’époque grecque. La pensée de l’esclavage est universellement acceptée dans l’antiquité du point de vue du droit (de guerre). Mais il y a des esclaves par nature, c’est un degré différent de liberté : or, pour notre auteur, la démocratie, la justice ou le droit, ne doivent pas contraindre la Nature. En effet il y a une inégalité naturelle de talent, car il y a une tendance naturelle de tous les Hommes à l’esclavage, la docilité, la nature non-courageuse (psychologie de l’esclave), et l’esclave donc est celui à qui il manque l’intellect pratique, délibérateur : c’est une problème d’éducation que d’agir sans délibérer (chercher les moyens en vue d’une fin); l‘esclave est celui qui reste à l’état de nature, qui ne se cultive pas.

Ainsi pour Aristote, il y a des hommes qui se disent libres alors qu’ils ne le sont pas. Les âmes serviles sont étrangères à tout projet politique, voire même à la vision logique du but du profit.
  • Le maître vise le profit et le projet, donc il est maître par rapport à l’esclave, et il peut être esclave du point de vue de l’enrichissement politique.
  • On est tout aussi esclave donc quand on poursuit la richesse pour elle-même.
  • Il y a servilité dans toutes sociétés dès qu’elles établissent la prospérité, l’économie comme préséante du projet politique.
Aristote impose des limites à la prospérité économique : il s’interroge sur le passage du troc à la monnaie (idem pour Marx plus tard…). L’argent doit rester un moyen et non une fin, sinon c’est l’Homme qui devient marchandise au service de la richesse.

Les lois, quand elle sont bien faîtes, donnent un bon usage de l’économique. Le travail n’est pas une fin en soi, il est production et ne trouve de sens que dans ses oeuvres : il produit de l’utile à des fins humaines et politiques. La cité d’Aristote est naturelle, elle est première du point de vue des fins et suppose un principe de société égale et d’alternance d’application du pouvoir: l’animal politique est naturellement fait pour exercer une autorité politique.

La critique du caractère révolutionniste/communiste de Platon

Marx le dira lui-même : il s'inspira de Platon dans son idéologie politique de propriété privée. Tous deux critiquent la propriété privée, faisant obstacle à l'unité de la Cité.

Le politique est dérivée d'une cosmologie platonicienne (métaphysique idéaliste), déduite d'une continuité économique chez Marx.

Dans chacune de ces conceptions, la politique n'est pas autonome. Aristote critique non pas la thèse dans le détail, mais la non-autonomie du politique, car il veut éviter les discensions, tout comme Platon qui conduit à la problématique de la meilleure cité possible, ou Marx qui vise une coopération de tous par le travail et donc l'abolition de la propriété privée, mais récuse la forme d'unité platonicienne, où la communauté politique est pensée comme une grande famille.

Pour Aristote, ce qui prime c'est l'idée d'une unité dans la différence, alors que l'abolition de la propriété privée conduit irrémédiablement à une abolition des différences, des enjeux personnels, des intérêts individuels…etc, ce qui fait que les Hommes sont Hommes.

La cité aristotélicienne doit assurer à la famille la sûreté d'un appui pour les femmes et les enfants sur la propriété. Donc la propriété privée n'est pas mauvaise en soi, mais sujette à dépravation : c'est un moindre mal.

Plutôt que de l'abolir sous prétexte de sa perversion possible, il faut éduquer les Hommes à bien gérer leur propriété : les lois y pourvoient. On ne peut dénaturer les Hommes, on ne peut que faire un bon ou mauvais usage de l'Etre humain : d'où la praxis de la prudence, qui respecte la nature tout en cherchant à l'améliorer. En outre, il est naturel à l'Homme de s'aimer lui-même : il faut qu'il y ait un sens à la dignité personnelle, de plus c'est élémentaire à une pratique politique saine et cohérente. La libéralité, c'est donc l'art de dépenser comme il faut ses richesses…

Comment Aristote considère les révolutions, leur avènement, et le tyrannisme ?

Le philosophe est contre les révolutions brutales. Il s'agit d'améliorer le corps politique, de sorte que les tyrans eux-mêmes soient dupés afin de viser le Bien du peuple, un régime politique où le tyran doit s'améliorer pour se conserver : petit à petit, une justice relative s'installe, comme une sorte d'imitation de la monarchie.

Les tyrannies ne se conservent pas à moins de s'améliorer, cela prend du temps, la prudence est un modèle médical comme remède lent :
" Toutes vertus réclame du temps" (Ethique à Nicomaque, livre 2 chap 2). "


Les révolutions se font le plus souvent au nom d'une injustice qu'elles combattent (Les Politiques, livre 5, chap 1) : la science de la prudence est destinée aux législateurs, à partir de l'expérience de l'Histoire des révolutions; il y a toujours quelque part un sentiment justifié ou non d'une injustice vécue par les initiateurs de la révolution (ce qui fondera plus tard les principes aristotélicien de l'éducation). Les causes efficientes de ce sentiment sont très variées: étalage de richesses de la part des riches par exemple. Ce sont les germes d'un bouleversement lointain, il faut alors les considérer à leur bases, pour ne pas encourager les supériorités excessives. Donc la politique doit être prudente, car préventive.

Livre 5, chap. 7 (Les Politiques) : tirer les leçons de l'Histoire : comment chaque régime se pervertit ? (enquêtes empiriques et historiques) Exemple : la démocratie se corrompt toujours par l'excès de démagogie, la flatterie vis à vis du peuple, tyranniser la masse, qui conduit à une oligarchie, une tyrannie armée, des terreurs populaires… etc.

Il y a une systématique d'une théorie de l'Histoire fondée sur un principe de juste milieu que l'auteur envisage comme une situation d'entre deux contraires : ce qui implique parfois une idée de régime imbriqué dans un autre, une oligarchie dans une démocratie par exemple. Un régime de représentants de plusieurs parties du peuple; Aristote entend une démocratie de la capacité, celle du représentant qui s'est perfectionné (par perfectibilité naturelle).

Quatre grandes leçons de l'Histoire qui valent pour tous les régimes

  • Nécessité absolue de gouverner selon la loi, et non de façon arbitraire.
  • Eviter trop de pouvoir politique à quiconque : il faut toujours répartir le pouvoir.
  • Maintenir le régime dans un juste milieu (à ne pas entendre comme une médiocrité littérale).
  • Eduquer les citoyens afin qu'ils soient en accord avec le régime en cours, à condition bien entendu que celui-ci soit tel que décrit plus haut : une éducation civique envers des lois justes. C'est le summum de la politique selon Aristote.

Les conditions d'accès particulières à l'éligibilité chez Aristote

La république d'Aristote et une démocratie censitaire : cette république est une forme de démocratie qui évite le despotisme du plus grand nombre.

Sa république n'est donc pas celle de Platon (le régime du philosophe Roi): la politique n'est pas affaire de savoir, mais de savoir-faire.

Par ailleurs L'intelligence de la technique et de la vertu politique constitue le jugement politique, qui doit d'ailleurs complètement échapper à la recherche de la richesse.

La maîtrise démographique en vue du Vivre-ensemble.

Le Bien est toujours immanent à la cité : une guerre juste ne peut qu'être défensive donc, dans le sens où chacun doit pouvoir continuer à s'épanouir.

Cependant une dimension ne dépend pas de nous : le territoire est lié à la bonne fortune… Le climat, la population qui ne doit être ni trop rare ni trop nombreuse, la disposition naturelle des habitants délimite la disposition relative de la population. Il faut, en conséquence, limiter le nombre de citoyen afin que la cité ne soit pas trop grande : une politique démographique est préalable à la cité juste, idéal qu'Aristote sait consciemment ne pas être faisable rationnellement.

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