Aller au contenu principal Aide Panneau de contrôle

Diaphora :: Blog Note

[Variations :: Philosophiques]

Politique «  

Notes sur la Prudence chez Montesquieu

Précédent / Index

Pourquoi parler de la prudence chez Montesquieu ? D'abord par l'importance qu'il accorde à l'histoire empirique ou à la multiplicité des faits.

(Rousseau lui reproche, à cet égard, de ne pas savoir dissocier les principes du droit et le droit positif des sociétés (Emile, L1 chp 5).) Ensuite parce que sa philosophie politique ne peut être réduite au choix univoque en faveur d'un type de gouvernement et d'un seul. Il conçoit en effet le gouvernement comme un art, et récuse l'impérialisme du modèle mathématique issu de Descartes : penser la politique en mathématicien, à partir de principes absolument premiers, c'est aboutir au despotisme ou à un idéal d'uniformité.

L'absolutisme monarchique du 17° siècle est épistémologiquement lié au mécanisme cartésien : l'Etat y est conçu comme une machine et le monarque comme un Dieu rationnel qui gouverne avec ordre, par des lois simples et uniformes. Contre ce despotisme, il revalorise la multiplicité et la variété des lois.

Sa méthode est donc expérimentale : il faut aller de l'infinie diversité des lois aux "principes" qui les relient, mais ces principes sont variables : il s'agit de savoir quels moyens préférer en vue de telle fin, mais sans traiter la question traditionnelle du meilleur gouvernement. Les lois humaines ont pour objet le bien, mais il y a plusieurs biens, tandis que le meilleur est un et immuable : il faut laisser son étude à la religion. Montesquieu pluralise donc la notion de "gouvernement modéré", et transforme l'objet du politique qui a désormais comme mission de savoir comment empêcher un gouvernement modéré (républicain, monarchiste, mixte) de devenir despotique. La politique s'interroge donc sur les modalités d'une maîtrise effective des rapports humains, considérés comme des rapports "naturels" entre des forces qui font droit : de ce point de vue, Montesquieu s'apparente à la lignée de Machiavel, Spinoza ou Hume.

Deux démarches sont mises en œuvre pour traiter ce problème :

  1. La modération consiste dans un calcul des médiétés entre deux extrêmes qu'il faut identifier dans chaque cas, car la modération en général n'existe pas : il n'existe que des modalités de modération.
  2. Il faut rechercher les différents points de résistance au despotisme, afin de protéger les libertés politiques, ce qui implique aussi un recensement de tout ce qui incite au despotisme : l'exemple le plus connu est celui des climats chauds

" qui tendent à générer la servitude civile, domestique et politique (L14 à 17). "

Mais le climat n'est pas l'unique cause du despotisme et le bon administrateur a toujours à faire preuve de prudence dans un monde régi par la complexité. De la nature des choses aux institutions humaines, Montesquieu représente philosophiquement une sorte d'intermédiaire entre l'aristotélisme et les philosophies modernes de l'histoire. Sa pensée politique s'articule en effet à une cosmologie. C'est pourquoi le Livre 1 de l'Esprit des lois s'intitule "Des lois en général". Montesquieu pose ainsi la distinction entre les lois instituées par la nature et les lois instituées par les hommes. Il ne s'agit pas là d'une opposition, mais de la volonté d'articuler les lois de la nature et les lois au sens positif. Il n'y a donc pas chez Montesquieu de "contractualisme" tel qu'on le trouve par exemple chez Hobbes. Le contractualisme consiste en effet à définir une nature humaine immuable. Cette nature est ensuite opposée à l'état civil : Hobbes affirme ainsi qu'en l'absence de tout pouvoir civil, la seule loi ne peut être que la préservation de soi-même. A partir de là, l'état de guerre régit l'état de nature qui nécessite le passage à l'état social, de telle sorte que nous avons affaire à un finalisme inconscient de lui-même : la fin ou l'état civil est déjà contenu en germe dans les manques ou les misères de l'état de nature.

L'originalité de Montesquieu est de refuser ce schéma. La nécessité des lois de la nature se fonde chez lui sur une cosmologie, en ce sens que les lois positives sont précédées par les lois de la Nature ou encore par des "rapports d'équité antérieurs à la loi positive". Ces rapports d'équité sont nécessaires en eux-mêmes et permettent d'évaluer ou de juger la genèse des différentes lois positives. Cette cosmologie politique relie le monde physique et le monde juridique. Plus précisément, Montesquieu affirme que tous les êtres ont leurs lois, y compris Dieu. La loi est donc d'abord une loi naturelle au sens d'un rapport constant ou d'une nécessité physique. En ce sens, on a pu parler d'un naturalisme de Montesquieu, car ces lois naturelles ne représentent pas des obligations morales, mais un réseau de contraintes dans lesquelles Dieu lui-même se trouve pris.

Il y a pour Montesquieu cinq degrés de l'être : après Dieu viennent les intelligences supérieures, puis les hommes, les bêtes, et enfin le monde matériel. La nécessité est maximale aux deux extrêmes : Dieu et la matière sont des êtres nécessaires, bien qu'en deux sens différents. L'homme se situe donc au stade intermédiaire, et c'est pourquoi il doit inventer par lui-même de multiples formes de légalités religieuses, morales et politiques qui lui font défaut. En ce qui concerne Dieu, sa création n'est pas un libre choix : elle suppose des règles invariables et elle obéit à une raison primitive et immuable. Montesquieu considère ainsi qu'une création rationnelle doit nécessairement être assujettie à des lois, sans quoi le monde ne serait qu'un chaos. La création divine explique également l'ordre du monde physique et la constance des lois du mouvement. Les êtres d'une intelligence supérieure ne désignent pas des anges, mais des hommes qui seraient des êtres de pure raison. L'auteur veut dire que si les hommes étaient des êtres de pure raison ils seraient liés par des rapports d'équité naturels et antérieurs aux lois positives. Il s'oppose ainsi à Hobbes pour qui il n'y a pas de juste ou d'injuste en dehors de l'artifice du contrat.

Pour la raison pure, il existe donc des lois morales dont la nécessité est aussi forte que la nécessité des lois des chocs, ou celle des lois mathématiques. Cependant les hommes sont des êtres intelligents, mais qui n'obéissent pas toujours aux lois de la raison. Le monde intelligent se distingue du monde physique par une moindre nécessité : les hommes sont sujets à l'erreur et peuvent désobéir à leurs propres lois. C'est ainsi que la prohibition naturelle de l'inceste peut être transgressée, sous l'effet de la superstition religieuse. Le libre arbitre représente donc la cause principale du désordre. C’est pourquoi les lois civiles et politiques doivent venir combler cette ignorance ou cet oubli des lois naturelles.

Il y a donc un statut original des lois positives : elles ont une réalité et une efficacité propre, car elles sont des pis-aller des lois naturelles. Si les bêtes elles-mêmes, selon Montesquieu, ne sont de pures machines, elles restent proches de la matière, en ce sens qu’elles suivent le plus souvent les lois naturelles. C’est donc 

" l’homme qui cumule tous les facteurs de l’inconstance ” "

, selon l’expression de B. Binoche.

Sa sensibilité en particulier en fait un être instable, qui n’est pas seulement régi par l’intelligence, mais par ses passions. L’homme est un être à la fois physique et moral, ce qui explique qu’il puisse déroger à ses devoirs envers Dieu, envers soi-même et envers autrui. Les lois positives constituent un remède contre cette inconstance : il doit y avoir des lois religieuses pour que l’homme remplisse ses devoirs envers Dieu, des lois morales pour qu’il remplisse ses devoirs envers autrui. Mais comme chez Aristote, il ne s’agit pas de revenir à Platon, c’est à dire de modeler purement et simplement les lois positives sur les lois naturelles : les lois positives sont l’objet d’une invention proprement humaine, et c’est en ce sens qu’il y a un “ Esprit des lois ” humaines.

C’est ce que démontre l’étude, par Montesquieu, de la genèse des lois, qui ne part pas de l’homme comme un être intelligent, mais de l’homme comme être physique. De ce point de vue, qui est celui de la nécessité biologique, il y a quatre lois de la nature, ou de “ l’état de nature ” qui dérivent de contraintes physique ou animales. Le premier souci de l’homme est en effet de se conserver, ce qui suscite la crainte et rend nécessaire l’établissement de la paix. La deuxième loi consiste à se nourrir et la troisième à se reproduire, ce qui explique la quatrième loi, selon laquelle le désir sexuel fait naître le désir de vivre en société.

Montesquieu admet qu’il peut exister d’autres loi naturelles, et par exemple l’égalité, qui fait que l’esclavage est contre-nature : son but est de restituer le processus nécessaire de socialisation. L'état social est donc premier par rapport à l'état de guerre qui lui succède, contrairement à ce qui se passe chez Hobbes. Une fois les hommes assemblés en société, le plus fort agresse le plus faible, et cela est vrai à l'intérieur des nations, comme dans les rapports entre les nations. De là naît l'invention des lois positives.

Montesquieu distingue alors plusieurs types de droits : le droit politique désigne un droit publique, qui règle la liberté politique ou la forme des gouvernements. On peut encore dire qu'il désigne les principes fondamentaux de la constitution. Ce droit publique doit être complété par un droit civil, c'est à dire par des lois qui doivent être en accord avec la constitution. Nous avons affaire à une démarche très aristotélicienne, selon laquelle c'est la constitution qui doit présider au choix des lois et non l'inverse. En démocratie par exemple, les lois doivent entretenir le principe fondamental de la frugalité et de l'égalité. Aussi Montesquieu estime-t-il qu'un changement même infime des lois civiles peut changer la constitution et la dégrader, ou même conduire à la ruine des principes (L8; chp14).

Au livre 27, un exemple illustre cette possibilité pour les lois de dégrader la constitution. En accordant aux pères le droit de tester librement au préjudice des enfants, la Rome antique a ruiné progressivement l'égalité originelle dans le partage des terres : elle s'est éloignée des principes républicains. Montesquieu s'est aussi préoccupé du droit des gens, qui représente un compromis optimum entre l'intérêt de chaque nation, qui est de veiller à sa conservation. Montesquieu estime qu'il y a un droit à la guerre, mais si et seulement si il s'agit d'un "droit de défense naturel", c'est à dire si le refus de la guerre expose une nation à être conquise. Les nations sont en effet entre elles dans un état pré-civil ou dans un état de guerre. La loi de conservation règle aussi le droit de conquête : une nation victorieuse est tenue de conserver, autant qu'il est possible, la nation vaincue. Le droit des gens est donc fondé sur l'exigence naturelle de la conservation, ou sur la nécessité d'une stabilité minimale pour les communautés humaines.

Les droits positifs, qui sont divers, expriment ce droit naturel, mais à travers la nature variée ou régionale des choses. Cette prise en compte du contexte régional, géographique ou historique, ne revient pas à un conventionnalisme, mais elle pose le problème de la prudence humaine : il s'agit de s'insérer dans un contexte régional et de s'y adapter, mais en préservant la raison naturelle ou les lois rationnelles. L'histoire humaine se joue dans cet équilibre toujours instable entre l'universel et la particulier. A la nature des choses, l'homme ajoute en effet une seconde nature qui constitue son histoire. La raison humaine tente de s'adapter aux choses et s'expose ainsi à l'erreur et à l'approximation vis-à-vis de la raison primitive. Autrement dit, Montesquieu estime qu'on ne peut rationaliser entièrement les lois.

La politique consiste bien à rationaliser les lois qui peuvent l'être, mais ce serait sombrer dans le despotisme que de prétendre procéder à une rationalisation abstraite, complète, et instantanée. Le despotisme ou la tyrannie se caractérisent précisément par la volonté d'un changement instantané dans les lois, changement qui ne tient pas compte des limites de l'action humaine : la tyrannie est une démesure de la raison qui présuppose que l'on peut tout rationaliser de façon instantanée. Montesquieu admet cependant des exceptions : c'est seulement quand la corruption est à son comble que l'on peut changer tous les usages reçus.

L'esprit des lois consiste donc dans une prudence, qui s'efforce de s'adapter à la nature des choses, aux lois déjà existantes, et aux circonstances particulières. Il y a donc pour Montesquieu une nouvelle science de la prudence. La nouvelle science de la prudence Montesquieu propose d'élaborer une science nouvelle, qui procède par comparaison entre les lois, les mœurs et les manières historiques et régionales des différents peuples. Mais il s'agit de saisir le lien qui structure cet ensemble, de façon à échapper à un plat relativisme, ou à un pyrrhonisme historique, qui reviendrait à la position des sophistes. Montesquieu dit

" "éclairer l'histoire par les lois et les lois par l'histoire" "

cela signifie qu'il faut relier les faits ou faire émerger leur processus de liaison. L'histoire ne se réduit pas à une pure et simple doxographie ou à un catalogue de faits, bien que Montesquieu admette, comme tous les philosophes des Lumières, que nous ne pouvons tout connaître, et que nous n'avons que "des îlots de connaissance". Autrement dit, connaître consiste à relier les fait en les insérant dans une ou plusieurs chaînes causales. Il s'agit donc de dépasser l'opposition entre la mémoire et la raison, en bâtissant une science historico-politique fondée sur la raison, c'est à dire sur la faculté de juger, de comparer ou d'établir des rapports et des liaisons.

Cependant Montesquieu s'oppose à deux grandes traditions :

  • il s'oppose d'abord à Bossuet et à sa conception d'une histoire universelle. Selon Bossuet, l'histoire est en effet faite de cycles successifs de succès et de décadences. A ces cycles temporels doit donc se superposer une finalité théologique qui dirige l'histoire universelle vers le triomphe croissant de l'Eglise. Pour Bossuet l'histoire est à la fois cyclique et linéaire, parce qu'elle est finalisée par la perspective du salut : c'est en définitive les triomphes croissants de l'Eglise qui constituent la finalité de l'histoire. Pour Montesquieu au contraire, il n'y a pas une histoire, mais plusieurs histoires. Il rejette en effet la téléologie de Bossuet, ce qui fait place à l'imprévisible, à l'intérieur même des histoires particulières : la politique n'est pas une science exacte, et les résultats des réformes et des changements restent la plupart du temps imprévisibles. Nous avons donc affaire à une histoire comparée qui refuse d'évaluer linéairement et hiérarchiquement les histoires des différentes nations. Montesquieu dit par exemple qu'il ne faut pas comparer la morale des Chinois et la nôtre, car la première est adaptée à un autre environnement plus difficile et à une population plus nombreuse. C'est pourquoi les Chinois tolèrent la fraude des commerçants et exigent des sujets "d'être laborieux et soumis". Tout n'est donc pas comparable, car il faut tenir compte des circonstances et des temps.
  • Montesquieu refuse également l'anachronisme qui consisterait à projeter nos mœurs sur le passé pour l'évaluer. Il définit ainsi les conditions d'une comparaison méthodique. Cette comparaison est d'ailleurs source de "politesse" : elle détruit ce que nous appellerions nos "préjugés ethnocentriques".

Cependant Montesquieu enregistre, avec la découverte de l'Amérique, une rupture historique : depuis cette découverte l'Europe à acquis une puissance incomparable avec tout ce qui existait auparavant (L21; chp21). De fait, et à ses yeux, l'histoire de l'Europe devient ainsi l'histoire du monde, parce qu'elle tente d'opérer une unification de toutes les nations fondées sur une économie mercantile.

Commentaires

JJ - le 6 mai 2010

Hasard ou pas ?.. Ce billet est publié le 06 mai, jour de la Sainte Prudence !


Précédent / Index